Trois : Chaque petit détail comptait

En entrant dans le restaurant, il réalisa qu’il avait encore le choix. Il pouvait tout aussi bien s’asseoir en face de la jeune fille et lui dire que M. Rose Pourpre ne viendrait pas. Et après il pouvait lui dire que le véritable M. Rose Pourpre n’était autre que Masumi Hayami. Il commença à imaginer son visage, réagissant à cette révélation.

C’est là qu’il réalisa qu’il ne savait même pas laquelle de ces deux nouvelles lui briserait le plus le cœur. En cet instant il comprit enfin pourquoi son ami avait été si loin : pour ne pas avoir à choisir la manière dont il décevrait son seul amour, mais plutôt pour  pouvoir la rendre heureuse. Il n’était pas près à prendre un tel risque.

Ca allait être dur. Et douloureux, vraiment douloureux. Mais s’il réussissait à tenir fidèlement son rôle, Maya ne connaitrait plus jamais le malheur. Tout ce qu’il avait à faire, c’était s’asseoir sur cette chaise, lui raconter cette pseudo-vérité, prendre soin d’elle pour quelque mois, afin qu’elle soit capable d’ouvrir son cœur à quelqu’un d’autre le moment venu. Lors, il serait son meilleur ami, puis un ami très proche, puis juste un ami, puis un ami de longue date, et enfin, un précieux souvenir. Il pouvait le supporter. Voilà pourquoi il s’assit sur cette chaise, en face s’elle, souriant, agonisant, et se présentant comme M. Rose Pourpre. A présent il n’avait plus d’autre choix que de s’en tenir au plan. Chaque petit détail comptait.

Elle n’arrivait pas à y croire ! Hijiri Karato, cet homme qu’elle avait rencontré pour la toute première fois un an et demi plus tôt, cette personne à qui elle parlait si librement de ses sentiments pour son admirateur, était en réalité M. Rose Pourpre. Quelle chose étrange, et inimaginable, et incroyable : c’était lui ! Lui, depuis toujours, depuis le tout premier jour, tout le temps.

Quand il était venu la soutenir lors du casting pour le rôle d’Aldis, prétendant être un journaliste, c’était lui. Quand elle avait les yeux bandés, dans cette villa et que M. Rose Pourpre la serrée si fort dans ses bras, c’était lui. Quand elle désirait tant aller au lycée, mais qu’elle n’en avait pas les moyens, c’était lui qui avait payé ses frais de scolarité. Hijiri Karato était la toute première personne, en dehors de Tsukikage Sensei, a voir jamais cru en elle.

Et le voilà, en face d’elle, pour la centième fois. Sauf que cette fois, tout était différent. Ce soir, il était M. Rose Pourpre. Réalisant cela, elle se sentit débordante de la plus merveilleuse de sensation. Elle éclata de rire.

-          Quel soulagement ! S’exclama-t-elle.

-          Je vous demande pardon ? Demanda Hijiri à moitié en train de paniquer. Qu’est-ce que vous voulez dire ? 

Débarrassée de toutes peurs, Maya s’empara des mains de Hijiri tout en continuant à rire et le regarda droit dans les yeux. Figé sur place, et en proie à une sérieuse inquiétude, le jeune homme attendit sa réponse.

-          L’espace d’une seconde, expliqua Maya, j’ai bien cru que vous alliez me dire que mon cher fan ne viendrait pas, comme, vous savez, l’autre fois…

Sa joie se ternit un peu lorsqu’elle évoqua cette anecdote, mais elle continua, recommençant à rire à gorge déployée.

-          Mais j’avais tord ! Vous êtes ici parce que c’est vous ! M. Rose Pourpre, c’est vous !

Hijiri ne pouvait plus bouger. Ses yeux, scintillant comme des diamants, le pénétraient profondément comme s’ils essayaient de lui faire pleinement comprendre quelque chose, en l’occurrence à quel point il était merveilleux, amusant et étonnant de le considérer comme étant l’inconnu aux roses pourpres. Ce regard étonné le captivait, et lui fit comprendre ce qu’il y avait de si spécial chez cette fille. Elle n’en savait probablement rien, mais ses yeux avaient un pouvoir démentiel sur les gens. Ils l’incitèrent même à rire avec elle.

Soudain, la jeune fille se rendit compte de l’endroit où ses mains s’étaient retrouvées, et les retirait précipitamment. En la voyant rougir, Hijiri toussa exprès, en essayant d’être le plus naturel possible, et détourna les yeux.

Voilà qui était embarrassant.

-          Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas. Continua Maya. Pourquoi maintenant ? Pourquoi ne l’avez-vous pas dit avant ?

Nous y voilà, pensa Hijiri. Le spectacle commençait. Et, bien entendu, il connaissait son texte.

-          Je ne voulais pas détruire notre lien en vous disant la vérité. J’avais peur.

Il ferma les yeux pour qu’elle ne puisse voir son état. Elle ne devait pas s’apercevoir du dégoût qu’il éprouvait envers lui-même en cet instant, ça gâcherait tout. Il reprit ses esprits et remit son masque sur son visage. Il leva les yeux et rencontra les siens. Deux grands yeux brun  abasourdis.

-          Peur ? Répéta-t-elle, perplexe. De quoi ? De moi ?

S’il n’avait pas été agonisant de douleur, il aurait sûrement éclaté de rire. L’expression sur son visage était juste trop drôle.

Je fais peur, moi ? Se demanda Maya. Ca, pour sur ça en expliquerait des choses, mais ça serait aussi bien surprenant. Comment qui que ce soit pourrait être effrayé par quelqu’un comme elle ? Etait-ce quelque chose qu’elle avait dite, ou faite ? Elle était encore en pleine méditation lorsqu’Hijiri l’interrompit.

-          Je sais que vous détestez Masumi Hayami. Dit il, et il observa qu’un frisson la parcouru en entendant son nom.  Et étant donné que je travaille pour lui, je pensais que vous…

-          Oh.

C’était là la meilleure réponse qu’elle avait trouvée. Elle avait été distraite par la sensation brûlante de sa main, qui la chatouillait encore.

-          Ca ne va pas ?

Maya sursauta, revenant soudain à la réalité. Hijiri la regardait d’un drôle d’air. Gênée, elle secoua sa main en répondant

-          Non, il y a rien.

Quel était ce regard ? Pensa Hijiri Là, dans ses yeux, lorsque j’ai évoqué Masumi Sama ? Un frisson d’horreur lui parcouru l’échine. Et si ce piège, cette pièce, était basés sur une erreur ? Et si Maya n’éprouvait plus de haine envers son ami à présent. Et si…

Mais il était déjà trop tard, non ?

-          Alors, M. Hijiri.

-          En fait, l’interrompit-il, je ne m’appelle pas Karato Hijiri.

Prise par surprise, Maya écarquilla les yeux.

-          Mon nom est en fait Takumi Kirino. Mentit-il en la regardant droit dans les yeux.

Elle sembla encore plus étonnée qu’auparavant. Ses lèvres répétaient silencieusement son pseudonyme.

-          Comme je l’ai déjà dis, continua-t-il avec un sourire affable, j’avais peur. Cette peur m’a conduit à faire des choses stupides. J’en suis navré.

Mais elle secoua la tête et dit gentiment, un grand sourire illuminant son visage :

            

-          Vous n’avez pas besoin de vous excuser, tout va bien…M. Kirino ! Ajouta-t-elle après une seconde hésitante.

Etes-vous heureuse, maintenant ?

Cette question ne sortait plus de sa tête. Durant tous ces mois où il lui avait délivrés des messages de la part de son meilleur, de son seul ami, il avait eu tout le temps de connaître sa personnalité. Chaque message ou cadeau qu’il lui remettait de la part de M. Rose Pourpre étaient perçus comme des dons du ciel. Rien en ce monde n’était plus facile que de rendre cette jeune fille heureuse. Pourtant, la voir souriante était sans doute l’une des plus belles choses qu’il n’ait jamais vues. Sauf qu’en cet instant il ne méritait pas de voir cela. Masumi Sama était celui qui était supposé apprécier ce diner, voir ces yeux, grands ouverts, débordant de plaisir et d’interrogation.

-          Je suis si heureuse de pouvoir enfin vous rencontrer, M. Rose Pourpre, M. Kirino ! Dit-elle joyeusement.

Hijiri répondit par un sourire douloureux.

Pendant une minute, ils ne firent que se regarder dans le blanc des yeux. Mais pour ne pas laisser le silence s’installer, Hijiri entama la conversation à nouveau.

-          Dites moi, Maya Sama, avez-vous…

-          Oh non, vous pouvez me tutoyer ! Dit-elle précipitamment.

Hijiri eu un sourire empreint de gratitude et il hocha la tête. Mais Maya ne le laissa pas finit sa question.

-          D’ailleurs c’est vraiment injuste ! Dit-elle. Vous me connaissez depuis que j’ai treize ans, vous savez absolument tout de moi ! (Hijiri en doutait) Mais en ce qui me concerne, je ne sais strictement rien de vous !

Et bien, voilà qui n’était pas surprenant. Masumi l’avait prévenu, elle allait être curieuse à son sujet. Il allait donc lui demander ce qu’elle voulait savoir et elle répondrait…

-          Absolument tout !

En plein dans le mille. Hijiri pouffa de rire.

Une fois de plus, il allait devoir réciter son texte. Il retint un soupir.

Hijiri passa le reste du diner à lui raconter sa vie. Comment ses parents était morts quand il n’avait que quatorze ans : un accident de voiture. Comment il avait vécu avec sa grand-mère jusqu’à sa mort alors qu’il avait vingt ans, lui laissant la fortune de toute une famille. Comment il avait utilisé cette fortune pour payer ses études à l’Université de Tokyo. Il lui raconta tout à propos de ses voyages en France, aux Etats-Unis, et en Chine, parsemant ces lieux de fausses anecdotes. Il lui dit aussi comment, durant sa jeunesse, il avait désiré devenir acteur, mais avait abandonné après quelques années parce qu’il manquait de talent. Puis il lui dit comment à trente trois ans il s’était vu engagé comme traducteur pour la Daito, travaillant beaucoup pour Masumi Hayami en personne, pour tout ce qui concernait le commerce et les relations internationales. Comment de temps en temps il devait aller voir une pièce ou un film et en rédiger une critique pour la Compagnie.C’est dans ce cadre professionnel qu’il s’est retrouvé un beau jour à la première des Quatre Filles du Docteur March. Tout ces détails permettaient à Maya de comprendre qu’il avait douze ans de plus qu’elle, ce qui était la seule chose vraie de tout son récit.

Au début, il n’était pas facile à Hijiri de s’en tenir à son rôle, parce que Maya demandait beaucoup de détails, que les instructions de Masumi ne couvraient pas toujours, alors il devait étoffer son personnage lui-même. Mais, au fil des heures, il réalisa qu’il était devenu plutôt bon à ce jeu. Il comprit aussi que s’il le voulait il pouvait mentir ainsi pendant des semaines et des mois sans problème. Après tout, Maya lui faisait confiance, elle ne remettrait jamais sa parole en question.

Il était dégoûtant.