Quatre : Appels téléphoniques

-          Tiens, c’est pour toi.

-          Ca ? Oh, non Monsieur, je ne peux pas accepter, c’est trop. Je n’en ai pas besoin !

-          Fais-moi plaisir. Insista-t-il avec un  sourire horriblement séduisant, et Maya du se rappeler de respirer alors qu’il ajoutait : De cette manière tu pourras me parler dès que tu en auras envie.

Maya fixait toujours le téléphone portable scintillant qu’elle avait dans les mains, pensive. Vers la fin du dîner, sous prétexte de vouloir vérifier s’il marchait, elle avait prit une photo de M. Kirino avec. Elle ne réalisa que ses pieds l’avaient ramené chez elle que lorsqu’elle se retrouva devant la porte d’entrée.

Rei et Sayaka était toujours debout, l’ayant attendu toute la soirée. Dès qu’elles l’entendirent entrer, elles réagirent au quart de tour.

-          Alors, c’était qui ? S’exclama Sayaka.

-          Oh Maya, je suis désolée ! Tu tiens le coup j’espère ? Demanda Rei.

Cette dernière phrase intrigua. Elle leva les yeux vers son amie.

-          Comment ça, tu es « désolée » ?

Les deux jeunes filles se regardèrent un moment. Rei avait l’air au moins aussi confuse que Maya. Sayaka étouffa un cri :

-          Tu veux dire que tu savais qui c’était ? Se scandalisa-t-elle.

-          Non, je n’ai fait que deviner. C’était tellement évident après tout…

Maya écarquilla les yeux de stupeur.

-          Tu connais Takumi Kirino ? Dit-elle, stupéfaite.

-          Takumi Ki…

Rei s’interrompit et se mordit les lèvres. Elle eu soudai l’air très gênée.

-          Non…non, j’ai dû me tromper…je me suis trompée.

Maya ne comprenait toujours pas ce qu’elle avait voulu dire. Avait-elle cru que M. Rose Pourpre serait quelqu’un qu’elle connaissait ? Quelqu’un qu’elle n’appréciait pas ? La première chose qu’elle avait dite à son retour était qu’elle était désolée, mais de quoi ? Maya retourna cette phrase un millier de fois dans sa tête pour en trouver le sens, mais Sayaka l’interrompit dans ses pensées.

-          Bon, bref, alors ? C’était qui ?

Apparemment, son amie n’en pouvait plus d’attendre.

-          Il s’appelle Takumi Kirino…

-          Il est beau ?

-          Sayaka ! Gronda Rei en levant les yeux au ciel.

Par chance, Sayaka était trop occupée à faire la moue à Rei pour remarquer que Maya piquait un fard. En fait, beau, ça oui qu’il l’était. D’ailleurs…

-          Mais oui, tiens c’est vrai ! Il est bien plus jeune que je ne l’avais imaginé. Dit-elle, et lorsqu’elle vit que Sayaka ne faisait aucun effort pour cacher son grand sourire, Maya s’empourpra d’avantage en poursuivant : Il a environ trente ans. Peut-être trente et un. Je crois qu’il n’a que douze ans de plus que moi.

-          Ce que veut dire que la question demeure : Il est beau, oui ou non ?

Pour cacher son expression, Maya plongea son visage dans son sac à main à la recherche de son téléphone portable. Rei et Sayaka essayèrent de ne pas avoir l’air trop abasourdies lorsqu’elles virent le magnifique – et bien trop cher – iPhone qu’elle leur montrait. En fait, Rei se demandai plutôt si Maya serait un jour capable de s’en servir, alors que les yeux de Sayaka débordaient d’envie.

Elles voulurent dissimuler leur étonnement devant la photo de Takumi Kirino, et échouèrent lamentablement. Rei fronça les sourcils.

-          Mais…ce n’est pas cet homme que j’ai vu te remettre un message de la part de M. Rose Pourpre, une fois ?

-          Exact ! Dit Maya. Il était censé jouer le rôle d’intermédiaire entre M. Rose Pourpre et moi. Mais c’était un mensonge en fait, la vérité c’est qu’il est M. Rose Pourpre !!!

Mais Rei n’était pas soulagée pour autant. En fait, c’était plutôt l’inverse. Et si ce premier mensonge n’en était pas un…et si le véritable mensonge, c’était en fait cette apparente vérité…

Elle se perdit dans les méandres de ses suppositions. La seule chose dont elle était sûre était que quelque chose n’allait pas. Pourquoi M. Rose Pourpre refuserait-il de rencontrer Maya en étant lui-même, mais accepterait de jouer le rôle d’un intermédiaire ? Ca n’avait pas de sens, s’il ne voyait pas d’inconvénients à la rencontrer, il aurait mieux fait d’être honnête avec elle depuis le début, pourquoi faire autant de mystères ?

Rei fronça encore plus les sourcils, ce qui passa totalement inaperçu. Ses deux amies étaient bien trop excitées, Maya pleurait presque de joie. Elle semblait être la seule personne qui considérait cette nouvelle situation avec prudence.

Si sa première supposition était la bonne…pourquoi diable cet homme demanderait-il à M. Kirino de faire une chose pareille ?

Soudain, les trois filles sursautèrent lorsque la photo se mit à clignoter, accompagnée par une petite musique. M. Kirino l’appelait. Le cœur de Maya manqua de s’arrêter. Elle rougit jusqu’aux oreilles, tourna le dos à ses amies et décrocha.

-          A-Allô ?! S’exclama-t-elle d’une voix suraiguë.

Elle l’entendit pouffer légèrement.

-          Bonsoir Maya, c’est Takumi. Dit-il.

Sayaka, qui essayait d’écouter la conversation, eu un grand sourire.

-          Ecoutez-moi cette voix !!! Gloussa-t-elle. Et il l’a saluée en utilisant son prénom ! Tu crois qu’il veut qu’elle le tutoie et l’appelle « Takumi » ?

-          Sayaka, silence ! Siffla Rei.

Takumi pouffa à nouveau. Maya s’horrifia.

-          Ne me dites pas que vous avez tout entendu ? Gémit-elle, embarrassée.

-          Je le crains fort. Ria-t-il. Mais ce n’est pas grave. D’ailleurs c’est vrai, tu peux me tutoyer…et m’appeler par mon prénom si tu veux.

Sayaka étouffa un petit cri, voulu échanger un regard avec Rei et vit que cette dernière avait toujours les sourcils froncés. Maya était plus rouge que jamais.

-          I-Il n’en est pas question ! balbutia-t-elle, provocant un nouvel éclat de rire chez Takumi.

-          Je voulais m’assurer que le téléphone marchait. Dit-il calmement.

-          O-Oui il marche. Merci, vraiment, vraiment beaucoup ! Répondit-elle, surexcitée.

-          J’ai passé une merveilleuse soirée. J’espère que nous nous reverrons bientôt.

Maya sentait ses jambes s’affaiblir.

-          Bien entendu, tu peux m’appeler dès que tu en a envie. Continua-t-il de sa voix douce et tranquille. Tu ne me dérangeras jamais. C’est très important pour moi de savoir comment tu vas.

Sayaka fit semblant de l’évanouir. C’était assez amusant à voir , mais rien en cet instant n’aurait pu faire sourire Rei. Son visage était empreint de dégoût. Elle en était certaine à présent, cette personne avec qui elle parlait n’était pas son admirateur. Elle n’avait évidemment aucun moyen de le prouver, et ce n’était qu’un pressentiment,  mais elle ne croyait pas un mot de cette histoire de faux intermédiaire. Lorsque Maya raccrocha enfin et se tourna vers ses amies, ses yeux étaient pleins de larmes. Rei essaya de ne rien laisser paraître de sa colère, mais avant qu’elle ne  pu faire quoi que ce soit, Maya s’était jetée dans ses bras, pleurant à chaudes larmes.

Sayaka était aux anges.

***

Hijiri était encore dans l’ascenseur menant à son étage – désolé : appartement – lorsqu’il raccrocha. Non, il n’imaginait rien : effectivement,  Maya pleurait. Avoir entendu à quel point son existence était précieuse à ses yeux l’avait émue aux larmes. Cette fille était incroyable. Il ne savait pas pourquoi, mais cette réaction excessive l’attendrissait. Il pouvait aisément imaginer la tête qu’elle faisait à présent. Elle était si naïve.

L’ascenseur s’arrêta. Hijiri entra dans son nouveau foyer, et s’écroula sur un sofa, comme à l’accoutumée.

Les yeux brillant d’émotion et le visage souriant et mouillé de larmes de Maya éclipsaient toutes ses autres pensées. Comme le tableau scintillant de l’innocence parfaite et authentique. Une innocence dont il abusait.

Son téléphone sonna.

-          Oui ? Hayami Sama…oui. Elle a beaucoup aimé le diner, oui….Hayami Sama, je suis sincèrement navré…oui, Monsieur, je le lui ais donné. Bonne nuit, Monsieur.

Il se sentait plus honteux que jamais. M. Hayami avait vraiment l’air d’aller mal…et lui qui s’amusait à imaginer Maya, pleurant de joie pour lui….

Il soupira. Il balaya l’appartement des yeux  et son regard s’arrêta sur la bibliothèque. Il se leva et attrapa l’album de lycée de Maya. Il s’assit confortablement dans un fauteuil et l’ouvrit. Les photos le réconfortèrent d’une certaine façon, comme si la tendresse et la pureté de la jeune fille le lavaient de l’intérieur. Certaines le firent même rire, comme celle où Maya essayait de cuisiner quelque chose qui semblait plutôt brûler. Cette fille était vraiment quelque chose.

Il regarda l’album encore et encore, jusqu’à l’aube.

***

Masumi faisait les cent pas au travers de la longue pièce. Peut-être devrait-il attendre un peu plus longtemps. Peut-être étaient-ils encore au restaurant. A cette pensée son cœur lui fit mal. 

Peut-être qu’ils s’amusaient tellement qu’ils ne voyaient pas le temps passer.

Non, il ne devait pas y penser. C’était sa décision. Il devait tourner la page.

Il le fallait.

Mais il n’en pouvait plus d’attendre. Il saisit son téléphone et appela Hijiri.

-          Hijiri ! Alors…tu…tu l’as fait, n’est-ce pas ?

Il soupira. Il dû éclaircir sa voix avant de répondre.

-          A-t-elle…a-t-elle apprécié le dîner ?

Il couvrit ses yeux en écoutant la réponse, et il avait du mal à respirer calmement. Il fit de son mieux pour le cacher, mais n’importe qui s’en serait aperçu.

-          Est-ce que tu lui as donné le téléphone ? Merci. Merci, Hijiri. Bonne Nuit.

Et il raccrocha.

Un silence parfait régnait à présent dans le salon. Trop parfait, même. Il s’empara du tisonnier de la cheminée et l’abattit violemment sur le vase le plus proche. L’objet  explosa, et les fragments de porcelaine brisée se rependirent  en grand nombre sur la moquette rouge, avec l’eau et les fleurs.

Il ne se sentait pas mieux pour autant.

***

Il était tard, et Sayaka dormait profondément à présent. Maya et Rei étaient aussi allongées sur leur futon, mais l’une comme l’autre avaient peine à fermer les yeux.

-          Rei…est-ce que je peux te poser une question ? Chuchota Maya.

-          Bien sûr.

-          Alors voilà : qui pensais-tu que c’était ? M. Rose Pourpre. Tu pensais que c’était quelqu’un d’autre, n’est-ce pas ? Tu nous as dis que ça te semblait évident. As qui pensais-tu ?

Son amie ne répondit pas immédiatement. Elle réfléchissait. Lui dire ou ne pas  lui dire : telle était la question. Elle pouvait toujours lui mentir. Elle pouvait lui dire qu’elle pensait que c’était Yuu Sakurakoji. Non, en fait elle ne pouvait pas. Premièrement parce que Yuu était un gentil garçon, certes, mais jamais il n’aurait pu remplir ce rôle, n’ayant ni l’argent ni l’imagination. De plus, lui ayant demandé si elle tenait le coup, alors ça ne marcherait pas. Il valait mieux lui dire la vérité.

-          Rei ? Insista Maya.

Rei soupira. Eh bien, s’il le faut…

-          J’ai cru que c’était Masumi Hayami.

***

La chambre était plus calme que jamais. Maya pouvait entendre le vent faire trembler les volets. La respiration de Sayaka était toujours aussi profonde et sonore, elle rêvait encore. Elle pouvait presque entendre son propre cœur, battant si fort qu’elle sentait qu’il allait exploser.

-          M. Hayami ? Répéta-t-elle lentement.

-          Oui.

-          Maintenant je comprends pourquoi tu pensais que je serais choquée.

Rei hocha la tête.

-          Mais….M. Hayami est si…enfin Rei comment peux-tu imaginer une chose pareille ?

-          Tu ne le vois donc pas ?

Tout en regardant le plafond dans la pénombre, Rei s’expliqua.

-          Il est si gentil et attentionné avec toi. Bon, je le reconnais, « gentil » n’est peut-être pas le mot qu’il convient : il a son caractère, c’est vrai, et parfois il peut se montrer dur, mais c’est toujours pour ton bien. Il te fait voir la réalité en face, et il te donne sans arrêt de bons conseils, comme lorsqu’il t’a dit de te montrer polie et respectueuse même envers les gens que tu déteste. Lorsqu’il t’a obligé à aller voir la pièce d’Ayumi, il s’est peut-être montré violent, mais en jouant ce rôle de méchant, il t’a forcée à réaliser le chemin qu’il te restait à accomplir. Il t’a laissée vivre chez lui pendant que tu te sentais déprimée ! Il t’a même montré publiquement de l’intérêt en t’offrant des fleurs devant de nombreuses personnes importantes après ta pièce! Il n’avait pas à le faire, mais grâce à lui tu as reçu de nombreuses offres de rôles. S’il ne se souciait pas de toi, crois-moi, il ne se serait pas donné cette peine ! C’est un homme important, pourquoi ferait-il tout ça pour une fille qui ne veut même pas faire partit de sa compagnie ? C’est pour ça que j’ai cru qu’il était ton admirateur. Mais je suppose que je suis trompée…

Oui, peut-être me suis-je trompée, pensa-t-elle. Peut-être pas.

Maya s’assit et fixa Rei, choquée.

-          Mais, est-ce que tu oublies ce qu’il a fait à ma mère ?

-          Bien sûr que non ! S’exclama Rei. Mais comment aurait-il pu savoir que Mme Kitajima s’échapperait de l’hôpital ? Elle ne serait peut-être pas morte si elle était restée bien au chaud !

-          Mais enfin est-ce que tu entends ce que tu dis ? Rei, il l’a enfermée !

-          Mais c’était pour que tu aies du succès. Il voulait te faire de la publicité !

-          Ca ne change rien, ma mère n’était pas un outil ! Je n’en reviens pas que tu sois en train de le défendre…

-          Maya..soupira-t-elle. Ecoute, réfléchis-y, d’accord ? Maya je peux t’assurer que Masumi Hayami ne prends soin d’aucune autre actrice comme il prend soin de toi.

-          M. Hayami…prend soin de moi ? Répéta-t-elle, confuse.

Elle n’avait jamais vu les choses de cette façon. Pourquoi cet homme ferait-il une telle chose ? Elle ne représentait rien pour lui. Rien du tout.