Un : Huit heures précises, évidemment.

Sur le chemin du retour, Masumi réprima un soupir. Une fois de plus, il n’avait pas eu la force de dire la vérité à Maya. Mais peut-être est-ce mieux ainsi. Elle le haïssait. Il s’était laissé tromper par les apparences, ce qui était une première pour lui. Il s’était imaginé qu’ils commençaient à mieux s’entendre tous les deux, avec le temps. Il avait cru que s’il réussissait à attendre jusqu’à ce qu’elle soit adulte, alors peut-être que…

Mais il avait eu tord. Elle ne le pardonnerait jamais. La manière dont leur petite soirée s’était terminée en était la preuve. Il pouvait encore voir son regard furieux lorsque, les larmes aux yeux, elle lui avait crié :

«  Si Tsukikage Sensei fini comme ma mère, je vous jure que je ne vous le pardonnerai  jamais de ma vie ! »

Le moindre petit début de sympathie qu’elle avait pu commencer à éprouver pour lui s’était évanoui en cette seule seconde.

Pourquoi ? Pourquoi fallait-il qu’à chaque fois qu’elle commençait à l’aimer, il la mette en colère ? Masumi enfonça la pédale de frein et se gara sur le côté de la route. Il alluma une cigarette et expira la fumée en un lourd soupir.

-          Maintenant je ne peux plus que veiller sur elle, en secret. Murmura-t-il.

Il ouvrit la boîte à gants et prit la photo qui s’y trouvait. Une belle femme lui sourit timidement…

Masumi ressentit soudain une horrible douleur dans sa poitrine. Peut-être n’avait-il pas d’autre option. Peut-être que toutes ses années n’étaient rien d’autre qu’une illusion…un rêve amer, et doux à la fois.

*

« Je ne lâcherais ta main que si tu me fais la promesse que tu resteras avec moi après la pièce.»

M. Hayami…il y a des moments où je ne vous comprends pas.

« Accepte…je t’en prie »

C’est comme si il y avait deux personnes différentes à l’intérieur de vous…d’habitude vous êtes froid, parfois même cruel…mais ce soir, vous étiez…

« J’ai apprécié cette journée passée ensemble…merci. »

Je ne sais pas. Je suis perdue.

-          Maya, dit Rei, ton thé…Eh, Maya !

Entendre son nom fit sursauter la jeune fille. Dans la salle à manger, Sayaka et Rei la dévisageaient curieusement.

-          Q-Quoi ? Bégaya-t-elle.

-          Ton thé ! Ca coule partout !

C’est en baissant les yeux que Maya s’aperçut que sa tasse de thé s’était effectivement transformée en fontaine, et qu’une flaque de thé grandissante menaçait les quelques scriptes éparpillés sur la table. La théière était toujours dans sa main.

Il fallu au moins trois bonnes secondes pour que Maya réagisse. Tout d’abord, en poussant un cri. Puis en reposant la théière, et enfin en cherchant quelque chose pour éponger the liquide. Elle avait l’air tellement perdue et confuse que Rei et Sayaka lui vinrent en aide. Au moins, Sayaka sauva les scriptes…

-          Maya, demanda Rei, est-ce que ça va ?

-          Oui, bien sur ! Répondit-elle d’une vois suraiguë. Pourquoi ça n’ira pas ?

« Tu es la première à qui je montre cet endroit. »

-          Je ne sais pas…en tout cas, depuis l’autre jour, quand tu es revenue de ce spectacle, tu te comportes bizarrement.

-          Ah bon ?

Sayaka acquiesça.

-          Voyons, lui rappela Rei, il y a deux jour tu aurais bien pu te tuer avec cette voiture si je ne t’avais pas retenue à la dernière seconde ; hier tu as fait tomber le drap qui séchait au balcon, ce midi tu as laissé brûler les nouilles, tu a bien failli ébouillanter ton chat il y a dix minutes, et là tu…

-          Disoulé. Fit Maya, toute honteuse.

-          D’ailleurs, s’exclama Sayaka, tu ne nous as jamais dis qui était cette mystérieuse personne qui t’a invitée voir cette pièce !

Maya rougit soudainement.

-          Oh, ça…heu, en fait je n’en sais rien, i-il n’est pas venu.

Sans savoir pourquoi, elle ne voulait pas que ses amies sachent que Masumi Hayami était à l’origine de l’invitation. Ni qu’il a insisté pour passer le reste de la journée avec elle…

Elle grimaça. Rien que de se remémorer la façon dont il s’est emparé de sa main pour la forcer à rester assise à côté de lui…une part d’elle lui en était reconnaissante, néanmoins. Si elle s’était enfuie, comme elle avait à la base décidée de le faire, elle n’aurait sans doute jamais eu l’occasion de voir Masumi Hayami ainsi. Gentil. Chaleureux. Et même…un peu seul.

Sa main était pourtant si chaude…elle pouvait encore en ressentir la chaleur sur le dos de sa main. Un picotement indolore, comme si le contact se sa peau s’était imprimé profondément dans sa chair.

Pourtant, Maya se répétait qu’elle devait se montrer prudente. Ce qu’il avait fait à sa mère…non elle ne pouvait l’oublier. Il avait beau prétendre que c’était pour son bien…et maintenant en plus Tsukikage Sensei était partie. Elle se sentait comme laissée de côté. Une fois de plus.

Que ne donnerait-elle pas pour pouvoir enfin rencontrer M. Rose Pourpre!  Lui parler, lui confier tout ce qu’elle pense, ou ressent ! La lui comprendrait, elle le savait. Il pourrait l’aider à choisir son prochain rôle. De tous, son conseil à lui serait le plus précieux.

Bon, elle devait voir le bon côté des choses. Rei et Sayaka étaient juste à côté d’elle, alors elle aurait tord de se croire seule. Rei était bien plus mûre qu’elle, alors elle l’aidera à faire le bon choix.

Sayaka la tira hors de sa rêverie.

-          Je parie que c’est encore ton fameux admirateur ! S’exclama-t-elle. Tu sais, celui qui t’envoi toujours toutes ces roses.

-          Oui, mais il n’y avait pas de rose avec l’invitation. Fit remarquer Rei. Donc ça ne peux pas être lui, pas vrai Maya ?

-          O-oui ! Evidemment, que ce n’est pas lui !

Le simple fait que M. Hayami puisse se conduire de façon similaire à M. Rose Pourpre était déjà inquiétant en soi.

-          Evidemment que ça ne peux pas être lui…

*

-          Je t’en pris, arrête. J’ai pris ma décision. Oui. C’est le seul moyen. Bon, alors c’est le meilleur moyen, si tu préfère. Ecoute-moi…non arrête, tu veux ? Contente-toi de le faire. Je t’en prie, tu es la seule personne à qui je peux demander ça. Huit heures précises, évidemment. Oui, il le faut. Certain. Merci.

Masumi raccrocha en soupirant et jeta un coup d’œil à sa montre. 17h30. Il s’adossa au mur et ferma les yeux. C’était fait. Rien ne serait plus jamais comme avant. Parmi les nombreuses choses qui allaient arriver d’ici peu, seule une comptait pour lui : Comment Maya allait-elle réagir ?

La secrétaire arriva dans la salle d’attente, interrompant ses pensées.

-          Monsieur Hayami ? La réunion est terminée, vous pouvez parler à votre père.

Elle ouvrit la porte du bureau et le laissa entrer. Attendant dans son fauteuil, son père le regardait droit dans les yeux.

-          Il y a donc encore des réunions où je ne suis pas invité ? Et moi qui croyais que tu m’avais placé à la tête de la compagnie…

-          Non, ce n’était pas une réunion de travail, Masumi. Répondit Eisuke. Mais, puisque tu parles de réunion...

-          En vérité, père, l’interrompit Masumi, c’est à ce propos que je suis venu. J’ai pris ma décision. J’accepte de participer à cette réunion de mariage arrangé.

*

-          Eh, Maya ! Devine ce que tu viens juste de recevoir ?

Maya s’arracha à la lecture de Hamlet – l’un des nombreux scripts qu’il lui fallait lire pour pouvoir se décider sur sa prochaine pièce – et se précipita vers la porte d’entrée.

-          Des roses pourpres ! S’exclama-t-elle, ravie.

-          Et, continua Rei avec autant de joie que son amie, il y a une lettre avec !

Elle s’empara de l’enveloppe, l’ouvrit et commença à en lire le contenu.

Maya Sama.

Que diriez-vous d’aller manger au BURM avec moi ce soir ? Ce serait un honneur pour moi de diner en votre compagnie. Huit heures vous convient-il ?

Votre fan.

Le cœur de Maya s’arrêta une seconde, pour repartir au galop.

*

Assis dans son fauteuil préféré, dans l’ambiance tamisé de son salon au crépuscule, Masumi leva les yeux vers la vieille horloge dont les chiffres romains indiquaient sept heures et cinquante minutes.

*

La table était bien trop grande pour juste une personne, et le siège vide qui lui faisait face, à sa grande frayeur, semblait mû d’une volonté propre. Bientôt, très bientôt, M. Rose Pourpre sera assit là, en face d’elle. Il lui sourirait. Comment serait son sourire ? Quel serait le ton de sa voix ?

Et s’il ne m’aimait pas ?

Maya connaissait cette sensation. La dernière fois que M. Rose Pourpre l’avait invité à diner, elle était dans le même état. D’ailleurs c’était aussi le même restaurant, la même atmosphère, la même table – la plus belle du restaurant – et même le même siège. Elle pouvait donc se souvenir très clairement de ce moment où, portant cette même robe, elle avait attendu nerveusement l’arrivée de M. Rose Pourpre. Qui n’était d’ailleurs jamais venu.

Alors, cette fois là, une autre peur s’ajouta à sa nervosité de circonstance.

Et si jamais il ne venait pas ? 

Elle n’avait cependant pas finit de penser cette phrase qu’elle entendait déjà des pas avancer vers sa table.

Son cœur battait si fort qu’elle n’aurait pas été étonné qu’on puisse l’entendre en s’approchant un peu d’elle. Elle se concentra sur ses mains crispées en poings serrés sur ses genoux. Elle se rappela comme elle avait sauté de son siège pour saluer celui qu’elle avait prit pour M. Rose Pourpre, la fois dernière. Quelle ne fût pas sa surprise lorsqu’elle s’était rendu compte que c’était Masumi Hayami qui s’était trouvé face à elle ! Elle en était même venue à penser pendant un moment que Masumi Hayami puisse être…

Le dos de sa main la picotait à nouveau.

Mais qu’est-ce qui lui prenait ? Ce n’était pas le moment de penser à Masumi Hayami ! M. Rose Pourpre, son premier fan, l’homme qu’elle avait tant voulu rencontrer pendant des années, se trouvait peut-être juste à côté d’elle, mais elle n’avait même pas le courage de lever les yeux vers lui !

Allez, Maya Kitajima, tu sais que tu peux le faire !

Lentement, prudemment, elle redressa la tête et leva les yeux vers la personne qui allait s’asseoir en face d’elle.

Et là ses yeux s’écarquillèrent de stupeur.

*

Hino, l’une des domestiques, apportait un verre de vin rouge à Masumi, comme elle le faisait souvent à huit heures du soir. Mais lorsqu’elle ouvrit la porte du salon, son plateau d’argent lui échappa des mains.

Masumi Hayami était adossé à son fauteuil, sa main cachant ses yeux. Même avec le visage à moitié recouvert, on pouvait toujours voir quelque chose briller, comme un petit cristal liquide coulant le long de sa joue.

La vieille femme avait servit cette famille assez longtemps pour être sûre d’une chose : depuis la mort de sa mère, Masumi Hayami n’avait pas pleuré une seule fois.

*

-          Êtes-vous surprise de me voir ici ? Demanda M. Rose Pourpre.

-          M. Hijiri ! Dit-elle, le souffle court.

Karato Hijiri lui adressa un grand sourire tout en s’asseyant en face d’elle.

-          Oui. Je suis M. Rose Pourpre.