L’album

1er Janvier.

Cela fait un mois maintenant, depuis que j’ai dit à Maya que j’étais M. Rose Pourpre. Je présume que tout ce passe bien. Elle a une confiance absolue en ma parole. Cela me met mal à l’aise. Je pourrais être le pire des hommes qu’elle ne s’en rendrait pas compte et me suivrait n’importe où. Cela m’effraie. Si je le voulais, je pourrais complètement me servir d’elle sans que ça ne la dérange. Elle ne s’en rendrait même pas compte. Il est bien trop facile de la duper : il faut la protéger.

Je n’ai plus de nouvelles d’Hayami Sama. Il ne répond plus au téléphone. Depuis ce jour là, il ne m’a jamais plus demandé comment le plan se déroulait. Je suis très inquiet, je dois l’avouer. Comment va-t-il réellement ?

J’ai pris l’habitude de rencontrer Maya au restaurant Lonlon tous les Mardi. Elle a toujours cet air joyeux, avec ce sourire sur son visage et cette lumière chaleureuse dans ses yeux. Je suppose que tout ce passe comme prévu : elle semble heureuse.

Mais combien de temps cela va-t-il encore durer ?

Hijiri referma le petit livre sur son bureau. Il avait décidé d’écrire ses impressions tous les mois depuis qu’il avait mentit à Maya. Ce petit texte suffirait probablement pour ce mois-ci. Il soupira. On était Mardi aujourd’hui, et ce soir là, il la reverrait.

Sans même s’en apercevoir, il sourit. 

***

-         Non mais c’est pas vrai, Maya !

-         Hein ?

-         Tu recommences !

Maya baissa les yeux et vit que sa tasse de thé s’était transformée en fontaine et que la marre de thé grandissante menaçait l’album qu’elle voulait donner à M. Kirino. La théière était toujours dans ses mains.

Cette fois encore, sa première réaction fut de pousser un petit cri. Rei sauva l’album et profita de l’occasion pour observer attentivement l’objet.

-         Qu’est-ce que c’est que ça, Maya ? Demanda-t-elle tandis que son amie continuait de nettoyer.

-         C’est un cadeau pour M. Rose Pourpre. Répondit-elle en souriant. En remerciement pour le coffret de maquillage qu’il m’a offert.

Intrigué, Rei l’ouvrit. C’était un joli album rempli de photos de ses pièces. Presque tous ses rôles étaient représentés. Rei se mordit la lèvre.

-         Tu as intérêt d’avoir raison de lui faire confiance. Imagine un peu que ton fan soit en réalité…

-         Rei, je t’ai dis que je ne voulais pas revenir la dessus.

-         Moi, je dis ça…

Et elle reposa l’album.

Cela faisait un mois maintenant que Maya avait enfin pu rencontrer son fervent admirateur, et elle n’était toujours pas descendue de son petit nuage. Takumi Kirino était quelqu’un d’exceptionnel. Ca ne le dérangeait pas de se déplacer tous les Mardi soir pour la voir, alors qu’avec son travail il ne devait pas avoir beaucoup de temps libre. Cette pensée la remplissait de gratitude. Elle adorait lui parler : elle pouvait enfin libérer toutes ces questions, toutes ces choses qu’elle avait toujours voulu lui dire et qui était resté enfermé dans son cœur. C’était si soulageant !

Elle avait enfin choisi son prochain rôle. Elle avait rencontré Ryuuzo Kuronuma, un réalisateur de génie qui lui avait offert le rôle de Jane, une jeune fille-loup. Immédiatement enthousiasmée tant par le rôle que par l’histoire, elle avait commencé à désirer jouer Jane coûte que coûte. Les répétitions avaient déjà commencé et Maya avait été stupéfaite de voire que son partenaire interprétant Stuart n’était autre que Yuu Sakurakoji. Il y avait un moment qu’ils ne s’étaient pas vus, et Maya avait été vraiment surprise de voir l’allure virile qu’avait son ami à présent. Il avant grandit, ses épaules s’étaient élargies et était devenu vraiment bel homme. Maya avait aussi rencontré Mai, sa jolie petite amie qui s’était avérée être encore plus petite qu’elle (un moment de pur soulagement où elle avait du se retenir de hurler « Dieu merci ! » et de courir chercher Masumi Hayami pour lui prouver qu’elle n’était pas si petite que ça finalement.) Cette rencontre l’avait rendu un peu nostalgique et elle s’était surprise à penser à sa relation avec M. Kirino.

Elle avait cru qu’avec le temps passé loin l’un de l’autre, plus rien d’étrange ne pouvait se passer entre elle et Yuu, mais elle s’était trompée. Quelque chose était arrivée.

Elle était seule avec lui dans une salle, travaillant une scène entre Stuart et Jane. Stuart était censé essayer de forcer Jane à parler en mettant ses lèvres dans les bonnes positions. Tout se passait bien quand soudain les masques se brisèrent. Ils redevinrent Maya et Sakurakoji, et leur proximité devint embarrassante. Les mains de Sakurakoji entouraient son menton, emprisonnant son visage. Il murmura alors son prénom et se pencha pour l’embrasser. Au dernier moment, Maya réussit à le repousser, le rejetant radicalement et indéniablement. De cet incident deux choses s’imposèrent à son esprit. Premièrement : Sakurakoji avait encore des sentiments pour elle. Et deuxièmement : quelque chose en elle l’interdisait de se rapprocher physiquement d’un garçon, et cette « chose » avait un rapport avec Takumi Kirino. Elle ignorait ce que c’était, mais quoi que ce soit, elle en était bouleversée. 

Ce même jour, M. Rose Pourpre lui envoya des fleurs ainsi qu’un cadeau : un coffret de maquillage rose. Quand elle le reçu, elle se sentie remplie d’une agréable chaleur. C’était si gentil de continuer de lui envoyer des fleurs comme avant !

Alors, en remerciement, elle avait décidé de lui offrir un album où elle aurait collée des photos de ses différentes représentations. Elle espérait vraiment que ça lui plaise.

Maya jeta un coup d’œil à l’horloge, il était sept heures et demie, il était temps de partir. On était Mardi aujourd’hui, elle ne voulait pas être en retard.

***

-         Toutes mes excuses Maya ! S’inquiéta Hijiri. J’espère que tu ne m’as pas trop attendu !

-         Non, bien sûr que non, je viens juste d’arriver ! Répondit-elle, craignant qu’il culpabilise de l’avoir faite attendre.

-         Tu es sûre que tu ne me dis pas ça pour me faire plaisir ?

Mince, cette panique était contagieuse. Maya secoua frénétiquement la tête.

-         Mais non je vous assure ! Vous n’êtes pas du tout en retard !

-         Comment te croirais-je ? Tu mens pour me rassurer !

-         Mais non, jamais, je le jure !

Hijiri culpabilisant, Maya essayant de se faire pardonner une factice erreur, cette merveilleuse dispute aurait pu s’éterniser, si le barman ne s’en était pas mêlé.

-         Hey ! Le Gentil Couple ! cria-t-il.

Les deux intéressés tournèrent la tête vers le moustachu quadragénaire qui essuyait un verre en les regardant d’un œil amusé.

-         Vous êtes tous les deux en avance !

Hijiri et Maya regardèrent leur montre exactement en même temps. Quelques clients pouffèrent.

-         Mais c’est vrai : il n’est même pas encore huit heures !

Ils échangèrent un regard, avant de partir dans un fou rire qui ne se calma pas avant dix minutes.

Ils étaient des habitués connus du café. Toutes les serveuses avaient le béguin pour Hijiri et le barman ne se lassait pas de les surnommer le Gentil Couple, même si ça ne faisait guère que cinq semaines qu’ils se donnaient rendez-vous là. Tout commença lorsqu’Hijiri offrit un verre à une serveuse au cœur brisé. La jeune femme rougit jusqu’aux oreilles et bégaya

-         Merci, monsieur. Vous êtes vraiment gentil.

Et le barman de répondre.

-         N’essaye même pas de le draguer Sakura, c’est un gentil Couple !

Le plus étrange était qu’Hijiri n’avait même pas essayé de lui préciser qu’il n’en était rien. En fait, il appréciait assez le surnom, et adorait voir Maya s’empourprer d’embarras et perdre ses mots à chaque fois que le barman s’exclamait

-         Mais c’est notre Gentil Couple que voilà ! J’arrive tout de suite !

C’était tout simplement hilarant.

Enfin, lorsqu’ils se furent calmés, Maya remit l’album à Hijiri. Surprit, celui-ci le prit.

-         Ce n’est pas grand-chose, mais je me disais que ça vous plairait, probablement.

Encore plus intrigué, Hijiri l’ouvrit et y découvrit des dizaines de photos de Maya sur scène. Toutes les pièces dans lesquelles elle avait joué se trouvaient représentée dans ce petit livre vert. La reconnaissance lui coupa le souffle.

-         En remerciement pour le coffret. Précisa-t-elle. Ca m’a beaucoup plu.

-         Le coffret ? Répéta-t-il, perplexe.

-         Le coffret de maquillage que vous m’avez donné ! Il est si joli, je l’adore !

-         Attends, mais je ne…

Il s’interrompit et retint une exclamation en se mordant la lèvre inférieur et détourna les yeux pour cacher sa surprise. En effet, il n’était pas celui qui lui avait donné de coffret de maquillage.

C’était Masumi.

Il était à présent plus dur de cacher ses émotions. Il essaya de toutes ses forces de ne pas bondir de sa chaise pour téléphoner à son ami et exiger des explications. Pourquoi diable avait-il fait ça ? Après l’avoir laissée partir, après avoir arrêté de répondre à ses appels, il offre un cadeau à Maya en utilisant son ancien alias ! Hijiri n’aimait pas ça. Il risquait de se voir compromettre. Et maintenant, grâce à lui, il devait rattraper la situation.

-         Bien sûr, oui ! Le coffret ! Désolé, je dois être un peu fatigué…

-         C’est vrai ? Peut-être devrions-nous partir plus tôt pour que vous puissiez vous reposer !

Elle avait vraiment l’air inquiet, et une fois de plus, son dévouement le touchait d’une manière surprenante.

***

Quelques minutes plus tard, M. Kirino et Maya sortirent du restaurant. Maya était aux anges. Mr Kirino avait accepté son cadeau et lui avait même sourit, alors qu’il était fatigué par son travail épuisant. Elle ne devait vraiment pas en demander trop et se montrer reconnaissante.

Le  barman les avait encore utilisé ce surnom embarrassant. Et une fois de plus, M. Kirino n’avait pas réagit. Qu’est-ce que cela signifiait ? La considérait-il comme sa petite amie ?

Elle rougit. D’une certaine manière, cela lui plaisait. Elle leva les yeux vers son visage lisse et rougit encore plus. Avec ses longs cheveux caressés par le vent, il avait soudain l’air gentil et sérieux à la fois. Il avait souvent cet air là, cette peine mystérieuse dans ses yeux perdus dans le vague. A cette vue, son corps réagissait étrangement. Une sorte de besoin pressant de se rapprocher de lui, de le toucher et de rencontrer son regard. Mais elle réprimait toujours ce désir embarrassant et détournait les yeux.

Sauf que cette fois, elle ne pouvait pas s’en empêcher. Elle prit son bras et le serra contre elle pour qu’il la regarde.

***

Quand elle s’était emparée de son avant bras, Hijiri avait légèrement sursauté. Il tourna la tête et vit son regard, plein d’une tendresse soucieuse. Son expression avait dû l’inquiéter. D’ordinaire, il se serait contenté de lui sourire pour la rassure, mais il ne pouvait pas s’empêcher de la trouver adorable. Jeune et naïve, comme toujours. Elle devrait avoir conscience de ses actes. Un autre, moins bien attentionné, pourrait tirer parti de cette situation bien trop facilement.

***

Au même moment, Masumi était dans sa voiture à regarder par la fenêtre, quand soudain il les vit. Immédiatement, il ordonna à Mizuki d’arrêter la voiture.

Maya, pendue au bras d’Hijiri, un regard débordant d’intensité tourné vers lui qui n’en finissait pas de la regarder. Il ne prêta pas attention à l’exclamation à peine retenue de Mizuki. La vérité, c’était qu’il ne pouvait s’arracher à cette vue terrible et détourner simplement les yeux. Il était à l’agonie, certes, mais aussi hypnotisé.

Jamais il n’aurait cru Maya capable d’un tel regard dans la vie réelle. Ces expressions ensorcelantes n’appartenaient qu’à la scène, et ne pouvaient jamais figurer dans le regard de sa Gamine ; en tout cas, c’était ce qu’il avait toujours cru. Comment pouvait-elle le regarder ainsi ? Elle le connaissait à peine ! Comment pouvait-elle faire à ce point confiance à un homme qu’elle ne connaissait que depuis un mois ? Comment avait-elle pu le croire lorsqu’il avait prétendu être M. Rose Pourpre ?! Tout au fond de son cœur, Masumi avait espéré qu’elle ne le croit pas, même s’il avait dit qu’il voulait qu’elle soit heureuse, au fond de lui…

Comment avec être pu l’abandonner aussi facilement ?

La jalousie le dévorait, mais ce n’était pas le pire de son agonie. Le pire, c’était la colère, la fureur.

Quelqu’un pouvait-il lui dire ce que ce regard faisait dans les yeux d’Hijiri ?

Ils étaient là, devant lui, tel un parfait petit couple ! L’adorable petite amie, et son beau jules gentil et protecteur qui se regardent passionnément. Comme si tout allait bien, en toute confiance dans ce monde d’amour. Maya semblait heureuse, mais Hijiri avait dépassé les bornes. De quel droit pouvait-il la regarder comme ça ?! On croirait qu’il est amoureux d’elle !

C’en était trop. Il bondit hors de la voiture.