Deux : Vous comptez encore lui bander les yeux peut-être ?

Deux jours plus tôt.

Il était minuit passé dans l’énorme salon du manoir Hayami, pourtant Masumi était encore debout, et contemplait les flammes qui léchaient le mur du foyer et noircissaient ses pierres. Peut-être allait-il acheter une nouvelle cheminée, une en verre, plus moderne…

Il avait appelé Hijiri dès son arrivée chez lui et lui avait demandé de venir aussi vite que possible. Hijiri avait accepté. Depuis, Masumi n’avait pas cessé d’attendre, le regard sur le feu de cheminée.

Il allait le regretter. Mais ses sentiments à lui ne comptaient pas. Maya méritait d’être heureuse.

Le Bonheur…savait-il seulement ce que c’était ? Le saurait-il un jour ?

Il soupira.

Evidemment, sans Maya, inutile de songer au bonheur.

-          Masumi Sama, Monsieur Hijiri  est ici.

-          Faites-le entrer.

*

-          Je dois vous avouer Monsieur, dit Hijiri, que j’étais un peu inquiet après votre appel. Qu’y a-t-il donc de si urgent qui ne puisse même pas attendre jusqu’à l’aube ?

-          J’ai pris une décision, Hijiri, répondit à mi-voix Masumi, ses yeux toujours autant concentrés sur le feu de bois. Il posa un bras sur le manteau de la cheminée avant de poursuivre : et je voulais l’énoncer à haute voix avant de changer d’avis.

Son ton d’avait rien de rassurant. Quelque chose n’allait pas. Attendant la suite de son discours, Hijiri resta silencieux. Une minute s’écoula. Puis, toujours sans regarder son ami, Masumi se décida à dire :

-          Il y a un dossier sur le bureau. Ouvre-le, c’est une photo.

Ce n’était pas un dosser, en fait. Plus un genre de grande carte blanche agrémenté de dentelles dorées. Intrigué, Hijiri s’en empara.

-          Ca pour sûr elle est jolie, reconnu Hijiri en levant un sourcil. Qui est-ce ?

-          Shiori Takamiya. C’est aussi la petite fille du PDG du Groupe Takamiya. Je vais l’épouser. Après tout elle est…

-          C’est là votre concept du sens de l’humour, peut-être ? L’interrompit Hijiri.

-          Ce n’est pas une blague Hijiri…soupira Masumi, Crois-moi.

-          Et comment le pourrai-je ? Vous venez de m’annoncer votre intention d’épouser une riche héritière. Enfin je vous en prie, Monsieur avec tout mon respect, ça ne vous ressemble pas !

Masumi ne répondit pas. Une autre minute s’écoula silencieusement. Karato finit par écarquiller les yeux.

-          Puis-je demander ce que M. Rose Pourpre pense de ce… (il jeta un bref coup d’œil à la photo), projet ?

-          Il est d’accord. Répondit froidement Masumi.

-          Il est d’a…Hijiri s’interrompit, consterné. C’était incroyablement absurde. Il respira profondément, essaya de se reprendre avant d’ajouter : Et qu’en est-il de Maya Sama, Monsieur ? Il devait avoir tenu compte de ses sentiments. Ne me dites pas que vous avez l’intention de continuer à lui envoyer des roses tout en étant marié !

-          BIEN SUR QUE NON !!! Hurla soudain Masumi. Bien sur que non…

Il soupira et regarda enfin son ami dans les yeux. La douleur dont été imprégnée ses traits était si intense que Hijiri en perdit toute sévérité. Il soutint son regard, abasourdi.

-          Alors dans ce cas…qu’allez-vous faire, Masumi Sama ?

Masumi soupira. Il se retourna pour replonger son regard dans les flammes. Il ne pouvait se résoudre à lui dire les mots en le regardant, face à sa réaction. Il y aurait de la colère, du dégoût ou peut-être de la tristesse et de la pitié. Il serait plus facile d’éviter le contact visuel. Il appuya son front contre son poignet sur le manteau de la cheminée, et prit une profonde inspiration.

            - Cette fille me déteste. Elle me hait vraiment. Jamais elle ne sera capable de me pardonner pour tout ce que j’ai fais par le passé. Je sui l’homme qui a tué sa mère ! Masumi sentit une douleur puissante dans sa poitrine, mais il n’y prêta pas attention. Il savait que ses crimes continueraient à le hanter pour le restant de ses jours. Il l’avait déjà accepté comme la moindre des choses à faire. Mais elle tient à rencontrer M. Rose Pourpre. Des années qu’elle l’attend patiemment. Il…lui manque, d’une certaine façon. J’ai cru qu’en attendant suffisamment ses sentiments pour moi – enfin, pour son admirateur – s’affaibliraient, mais c’est en réalité le contraire qui se produit ! Tôt ou tard elle finira par souffrir de mon, de son absence. Et je ne veux pas que cela arrive. Jamais. Je l’ai fais trop souffrir, alors je ne laisserais pas M. Rose Pourpre faire de même.

Maintenant, il devait le dire. Il le fallait.

-          J’ai donc décidé qu’il était temps pour elle de le rencontrer.

Masumi entendit un cri étouffé derrière lui. Qu’en penser ? Etait-ce de la surprise ? De l’horreur ?

-          Ma foi, c’est…une excellente nouvelle, Monsieur....

-          Ca ne peut pas être moi, Hijiri ! S’exclama Masumi

C’était presque une plainte qui lui avait échappé.

-          Je ne peux pas…je ne peux pas être lui, Hijiri ! M. Rose Pourpre. Je ne saurais. Ca la tuerait !

Hijiri analysa prudemment cette dernière phrase qu’avait prononcée son ami, essayant d’en discerner le sens caché, mais il se retrouva complètement perplexe et désemparé. Il décidait d’épouser quelqu’un qu’il ne connaissait pour ainsi dire pas, tout en voulant révéler la vérité à Maya. Tout cela sans que Maya se doute qu’il s’agisse de lui. Cela n’avait pas le moindre sens. Sauf si…

-          Vous comptez encore lui bander les yeux peut-être ?

-          Non, et je te le répète : la dernière fois elle s’était bandée les yeux TOUTE SEULE

-          Certes. Répondit Hijiri avec un léger sourire. Mais sa question restait sans réponse. Alors dans ce cas, Monsieur, qu’allez-vous faire ?

-          Je vais…la laisser partir. Soupira-t-il.

-          Je vous demande pardon ?

-          J’ai pris la décision…Continua Masumi en choisissant ses mots avec le plus grand soin, de confier le rôle de M. Rose Pourpre à quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui pourra être avec elle. A ses côté… Ajouta-t-il pour lui-même et ces mot le transpercèrent comme une lame chauffée à blanc.

Hijiri retint une exclamation d’horreur.

-          Êtes-vous sérieux ?

Masumi acquiesça.

-          Mais, Mais Monsieur vous ne pouvez pas faire une chose pareille ! Maya n’est pas un jouet, c’est une personne, une personne qui vous fait confiance !

-          Non, tu te trompes, elle me hait. Celui en qui elle a confiance…ce n’est pas moi.

-          Mais si, bien au contraire ! S’emporta Hijiri. M. Rose Pourpre fait partie de vous, vous ne pouvez pas demander à quelqu’un de…et puis de toute manière quelle est donc cette personne à ce point fiable que vous seriez prêt à lui confier l’amour de votre vie ?

Masumi se retourna, faisant face à Hijiri. Celui-ci eu un mouvement de recul.

-          Non…

-          Hijiri, gémit Masumi, c’est…

-          Monsieur, cria Hijiri, vous ne pouvez me demander cela !

-          Hijiri !

-          NON !

-          Mais c’est toi-même qui m’as demandé de devenir notre médiateur, le pont entre elle et moi !

-          Oui, reconnu-t-il, c’est vrai, un pont, c’est ce que je voulais être, un messager pour qu’elle puisse communiquer avec vous ! Je n’ai jamais voulu être VOUS !

-          Hijiri, implora Masumi, je t’en supplie…

Mais Hijiri marcha déjà à grands pas vers la porte d’entrée. Lorsqu’il s’empara de la poigné de la porte, il se retourna vers Masumi et dit :

-          C’est non, Hayami Sama. Je suis navré Monsieur mais je ne puis.

Et il partit, claquant la porte derrière lui.

*

Il était près de midi quand il fut réveillé par des coups frappés à la porte. Le soleil lui chauffait le visage, une sensation qu’en temps normal il aurait trouvé plaisante. Après sa dispute avec son ami, il avait eu du mal à s’endormir et avait trop dormi. Bien qu’éveillé, il garda les yeux fermés et couvrit ses yeux clos de son avant-bras.  De cette manière il pouvait retenir la dernière image fugace de son rêve un peu plus longtemps.

Maya, son visage éclairé par un sourire innocent, ses yeux débordant de gratitude. Pas de doutes, pas de questions, rien que du…bonheur.

Sauf que ce regard ne s’adressait pas à Masumi, ainsi qu’il aurait dû. Non, c’était lui qu’elle regardait : Karato Hijiri, et cette trahison lui retournait l’estomac.

On frappa encore. Il ouvrit les yeux.

Son salon était inondé de la lumière du soleil. Oh, oui c’est vrai : il avait atterrit sur le sofa. Rien de tel pour se réveiller avec un torticolis, d’ailleurs.

On frappa une nouvelle fois et il se dirigea vers la porte.

Deux hommes en costume lui faisait face. L’un d’eux, le plus petit, lui tendit une feuille de papier – qui avait l’air tout aussi glacial qu’officiel. Pas de bonjour.

Hijiri prit la feuille et jeta un bref coup d’œil à son contenu. Le titre à lui seul annonçait la couleur. « Avis d’expulsion ».  Il demanda quand même.

-          Je peux savoir ce que cela veut dire ?

-          Vous n’avez pas été prévenu.

Hijiri répondit par un hochement de tête.

-          Et bien, vous avez l’après midi pour vider les lieux.

-          Vous voulez dire : que je parte, de mon appartement ? Demanda-t-il, incrédule.

-          Cet appartement n’est plus à vous désormais.

-          De qu…et depuis quand ?

Il n’eu aucune réponse à cela. L’homme tout de noir vêtu continua

-          Le propriétaire viendra faire l’état des lieux à huit heures. Vous feriez mieux de vous dépêcher.

-          Je vous demande pardon ? Mais cela n’a pas de sens !

-          Veuillez signer ici, s’il vous plait. Dit le plus grand en lui désignant un blanc laissé en pas de page à cet effet

-          Quoi ? Il n’en est pas question ! Je ne signerais rien, je vous répète que tout cela n’a pas le moindre sens !

-          Ecoutez, c’est juste par courtoisie qu’on…

-          Répétez un peu ?

-          Tout est déjà réglé sur le papier, alors vous pouvez refuser tout ce que vous voulez, ça ne changera rien.

-          Mais attendez, vous ne pouvez pas me virer de chez moi comme ça, je veux dire ce n’est pas…

-          Je suis navré, mais nous ne sommes que des messagers.

-          Mais j’ai toujours payé mes factures, et à l’heure ! Je n’ai pas de…enfin vous ne pouvez pas faire ça en tous les cas !

-          Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur nous venons de le faire. Vous avez jusqu’à la fin de l’après midi. Passez une bonne journée.

Et ils partirent.

-          Passez une bonne journée…répéta-t-il, dérouté.

C’était quoi ça ? Une tornade ?

*

            - Comment ça, ‘vous l’avez fait’ ? Cria Hijiri.

Assis dans son fauteuil, derrière son bureau, Masumi regarda son ami dans les yeux avec un calme surprenant. C’en devenait fresque froid.

-          Pourrais-tu s’il te plait arrêter de paniquer ? Demanda-t-il.

-          Vous m’avez jeté hors de mon propre appartement ! Comment suis-je supposé réagir ?

-          Evite au  moins de paniquer, c’est ennuyant.

Bon, là c’était vraiment froid.

-          A ce propos, continua-t-il, tu en as déjà un nouveau. D’appartement.

Il fit glisser un morceau de papier sur le bureau. Il y avait une adresse écrite dessus. Selon toute vraisemblance, son nouvel appartement se situait dans le centre même de Tokyo, dans un quartier ou même le plus petit studio valait une fortune. Ce devait être une blague.

-          Ne t’inquiète pas pour tes affaires. J’ai envoyé plusieurs personnes les déplacer là bas.

-          Vous pouvez REPETER ? S’exclama Hijiri. Il avait l’impression d’être sur le point de craquer d’une minute à l’autre. Masumi avait intérêt à lui fournir une explication valable.

-          Et je te donne aussi ma résidence secondaire.

Hijiri était sur le point de répondre par une réplique cinglante, mais il su soudain ce que toute cette manigance signifiait. Il eu un mouvement de recul et regarda son ami d’un œil sombre.

-          Hayami Sama…vous savez que je ne peux pas faire ça.

-          Mais tu n’as pas le choix…c’est un ordre.

-          Vous ne pouvez m’ordonner de la séduire.

Parce qu’il était bien question de séduction. Il n’y avait pas d’autre mot pour ça. Et cette trahison là, il ne pouvait pas l’accomplir. Ca l’écœurerait trop. Masumi méritait mieux que ça, et Maya aussi. Il ne pouvait s’y résoudre.

Comme il l’avait prévu, cette réplique brisa le masque glacial que Masumi portait. La douleur se lisait sur son visage. Pour se cacher, il lui tourna le dos et regarda par la fenêtre. Hijiri entendit un soupir.

-          Prends bien soin d’elle.

Hijiri écarquilla les yeux. Il savait. Il savait qu’en lui confiant le rôle de M. Rose Pourpre, il le désignait presque immédiatement comme le petit ami de Maya. Un jour, elle tomberait amoureuse de lui. Son meilleur ami lui abandonnait son premier, et unique amour. Il la lui confiait. Pas juste le rôle de bienfaiteur, elle aussi.

-          Ca vous est donc égal qu’un jour, elle tombe amoureuse de moi ?

Pas de réponse. Mais il n’avait pas l’intention d’abandonner si vite. Il voulait d’entendre dire.

-          Est-ce là ce que vous voulez ? !

Masumi lui fit face, le regardant dans les yeux.

-          Oui.

Les deux hommes se regardèrent dans le blanc des yeux pendant une longue minute. Avec horreur, Hijiri comprit que son ami était sincère.

-          Je n’ai pas encore dis oui.

-          Pas encore.

Hijiri ne répondit rien. Masumi plongea son regard sur la rue une fois encore et après un bref instant, il posa le bout de ses doigts sur le verre épais de la vitre. Marchant avec l’une de ses amies – Etait-ce Sayaka ? – Maya se promenait avec une glace dans la main. Elle avait l’air si joyeux.

-          Réfléchis-y, veux-tu ? Murmura-t-il. Et va voir ton appartement. Tout ce que tu as à savoir sur ta nouvelle identité se trouve là bas.

-          Ma nouvelle id…

Mais Masumi ne lui laissa pas le temps de réagir.

-          Nouveau nom, nouveau passé, nouveau travail – tu as bien un bon niveau en Anglais, en Chinois et en Coréen, n’est-ce pas ? – Nouveau passeport, nouveau compte en banque, etc. Maya sera curieuse à ton sujet, alors je t’ai facilité la tâche en te trouvant des choses à lui raconter.

Sa voix se brisa en prononçant son nom.

*

Ce que Masumi avait oublié de lui dire, c’était que l’appartement en question se trouvait au sommet d’un immeuble immense, avec une énorme baie vitrée, qu’il prenait à lui seul tout un étage et qu’il y avait dans la pièce principale une volé de marche qui conduisaient à un toit en terrasse aménagé en jardin bien garnit en roses pourpres et duquel on pouvait admirer la plus belle vue de Tokyo qu’on puisse imaginer.

Quand Hijiri tourna la clé dans la serrure, ses yeux furent tout d’abord éblouis par le soleil qui inondait la pièce. Puis il vit devant lui un loft incroyablement moderne. Extrêmement ouvert, avec presque pas de portes, mais plutôt des paravents en papiers de riz ou des semi cloisons pour séparer les différentes pièces de l’appartement. Le sol était entièrement recouvert d’un beau parquet ciré, même dans la salle de bain. Pourtant, le loft avait quelque chose de chaud, et de douillet, et ce grâce à de nombreuse petite choses colorées comme des tapis ou des lampes. Il y avait aussi une quantité incroyable de fleurs, pour la plupart des roses pourpre mais pas seulement, et un grand piano installé près des fauteuils et canapé du coin salon. Pendant un moment, Hijiri eu une drôle d’impression. Cet appartement avait l’évidente vocation d’accueillir Maya un jour.

Hijiri vit que ses affaires avaient été rassemblées dans un coin, mais il n’y prêta pas attention. Il vi une étagère pleine de CD, avec même quelques vinyles. Il s’approcha de la bibliothèque. Elle était extrêmement bien remplie, et la plupart des livres traitaient du théâtre, comme des pièces, ou des livres de théorie sur l’histoire du théâtre du monde entier. Il remarqua que toutes les pièces dans lesquelles Maya avait figurée étaient toutes réunies sur une même étagère. Il vit aussi son album de lycée. Un cadeau qu’elle avait fait à Masumi. Sur l’un des quelques murs, il vit son diplôme encadré et sentit son cœur se serrer. Le sentiment d’être entrain de trahir était à peine supportable.

Alors comme ça, Masumi pouvait aller aussi loin…peut-être qu’il n’avait donc pas d’autre choix.

Sur une table, il y avait une liste d’instruction.